Ma part de tendresse

C’était une soirée d’anniversaire où tout, mais tout était possible dans la salle de jeux, une grande pièce recouverte de matelas. Plus tôt, dans le salon attenant à la cuisine, j’avais discuté avec Melvin. Venu de loin, amené par un ami, il ne connaissait personne et cherchait ses marques. Ça se voyait à sa façon de passer de groupe en groupe à la remorque de son ami, de rester silencieux et de se tenir très droit, l’air faussement dégagé, bras croisés comme pour gagner de l’épaisseur.
Je le trouvais émouvant, ce jeune homme gracile aux longs cheveux retenus en chignon.

À la faveur d’une nouvelle arrivée, Melvin s’est assis à côté de moi, sur le canapé. Ses yeux noisette brillaient très fort.
– C’est ma première fois à ce genre de soirée, je découvre !
Le BDSM lui était en effet étranger. « On apprend vite avec les bons guides… », me suis-je retenue de dire de peur qu’il ne l’interprète comme une invitation maladroite. Si la différence d’âge peut être un attrait (dans les deux sens, d’ailleurs), elle est également un biais de pouvoir et j’imaginais Melvin beaucoup plus jeune que moi. Influençable, cela restait à démontrer.
Dans l’absolu je l’aurais bien initié. N’avais-je pas, d’ailleurs, apporté un sac rempli de matériel ?
Dans les faits je manquais de désir comme d’énergie. 22h30 et les jeux n’avaient pas commencé.
« Dans trente minutes, si rien ne se produit, je pars », me suis-je promis.

23h15.
J’avais grignoté, bu un verre, discuté avec quelques connaissances, opéré quelques allers-retours entre le salon et la salle de jeux. L’ambiance y était toujours au calme fixe. Quelques duos s’enlaçaient sur les matelas. Une ou deux personnes semblaient même endormies.
D’accord, je pars.
Alors que je m’acheminais vers le garage, j’ai croisé Melvin.
– Oh, tu t’en vas ?
Il m’a fixée dans les yeux, intensément.
– Dis, j’aimerais te demander…
– Oui ?
– J’ai envie de te faire un câlin. Je peux ?
J’ai hoché la tête. Il m’a enlacée, doucement puis plus fort.


Les trois heures suivantes furent une lente danse de baisers, de caresses et d’étreintes. Peaux, lèvres, langues, doigts, ongles, sexes, tétons frottés, léchés, pénétrés, célébrés et à peine meurtris.
Sensualité, sensorialité, douceur, complicité, écoute, plaisir.
C’était délicieux qu’à chacune de ses initiatives, Melvin me demande :
– Tu veux bien ? Tu aimes ? Ça t’excite ?
– Oui. Oui. Oui.
C’était exquis de le déshabiller sans me presser, vêtement après vêtement, de dénouer ses cheveux pour y plonger mes poings, de souffler à son oreille « Comme ça. Plus fort. Encore ! », et d’autres fois « Je ne sais pas, pas maintenant, je n’aime pas… », pour le voir acquiescer et aussitôt s’arrêter.
C’était délectable de changer d’avis pour lui proposer ce dont, cinq minutes plus tôt, je n’avais pas envie.
Le désir et ses flux, Melvin connaissait bien.


03h30.
J’arrive chez moi remplie d’amour et de gratitude, me love sous mes draps dans l’odeur de Melvin. Soupir de bonheur. Au quotidien mon rapport aux corps des autres est tissé de pouvoir, de contraintes et de violences, théâtralisées ou non. Passer sa vie à battre des gens, ce n’est pas sans incidence… À tel point qu’au matin je me suis réveillée, brumeuse, avec l’impression désagréable d’avoir fait quelque chose de mal ou, en tout cas, d’étrange.
Quoi ? Des étreintes sans paires de claques ? Du sexe vanille, hétéro et plutôt normé dans un endroit où tous les possibles sont permis ? Un peu des deux, oui, et tant pis pour l’absurde. L’exceptionnel des uns n’est que la routine des autres.
Mon exceptionnel, c’est d’aller à une soirée en robe longue et non en corset, de me voir proposer des câlins et de faire l’amour.
Mon exceptionnel, c’est la tendresse, ce sel de la vie qui n’épice que trop peu la mienne.

(Et, là, pensée subreptice pour Melvin rentré chez lui, loin, et pour Léo-N.)