5h30, 440 hertz

Volodia est venu, par hasard et pas rasé (enfin si, et de près), au presque impromptu chez moi, un impromptu qui a duré le temps d’un long opéra, d’une multitude de soupirs, d’un thé devenu froid et d’un fessier brûlant,
de confidences à côté des oreillers et d’oreillers sous les fesses,
d’amour propre qui ne le reste jamais très longtemps et de sale si désirable qu’il en devient si brillant qu’on peut se voir dedans.

À son arrivée, en hommage à lui, nous, son retour de voyage et notre correspondance-fleuve parfois intranquille j’ai mis ce que je considère comme notre morceau,
celui que Volodia m’a fait découvrir par un jour d’août caniculaire, je m’en souviens encore, du frisson qui m’avait mordu l’échine dès les toutes premières notes, clavecin-nuit-douleur-vue sur la basilique,
un morceau que j’ai écouté, beaucoup, en essayant d’imaginer son visage avant de le rencontrer, lui, dans toute sa chair et ses os,
que j’ai choisi, forcément, comme musique inaugurale pour notre tout premier rendez-vous tandis qu’il actionnait le heurtoir contre la porte des secrets, ensuite aucune action n’était requise, juste laisser faire, laisser les notes se dérouler une à une, inexorables, tandis que portant jupe, corsage, rouge à lèvres, chignon et boucles d’oreilles, je m’apprêtais à articuler « Entrez ! » et à accueillir Volodia – nu ou presque nu, je l’ignorais puisque je lui avais laissé le choix tout en précisant « Je crois que je préfère en caleçon » et que cela l’avait fait rire – c’était si incongru et si peu dominatrice, sans doute,
quelques notes de plus teintées de la conscience aiguë que plus jamais, même dans l’hypothèse où lui et moi le désirerions jusqu’à en crever, nous ne reviendrions à cet état antérieur, celui de la non-connaissance de mes doigts sur sa peau,
quelques notes où j’ai sûrement pensé à tout, la couleur du temps qu’il fait-le caleçon-le sexe de Volodia-le poil aux oeufs-itlog en cebuano qui veut également dire couilles, BREF à tout sauf à Ève et sa pomme ni, par capillarité, à Milton qui professe qu’il n’est pas de paradis perdus, que des retrouvés.

Aujourd’hui, verticalité, à l’arrivée de Volodia j’ai remis notre morceau,
puis, horizontalité, appris sur la musique et les instruments transpositeurs, puisque « la » c’est 440 hertz, me voilà désormais capable d’agrémenter ma trousse à expressions d’un « Silence, c’est moi qui donne le 440 hertz ! » (Je glousse d’avance de la tête de mes ouailles, *méta-pensée* pas l’idée du siècle pour se faire obéir, cette histoire de hertz, un ordre se devant d’être aussi droit et précis qu’un jet d’arbalète),
appris un mot russe aux airs de prénom féminin pour quiconque ignore le sens du mot en français,
appris sur Volodia et les troublants décalques de nos petites obsessions, territoires de l’intime étroitement enchâssés avec beaucoup de fluides en S autour,
appris, senti, déduit, compris en m’imprégnant de tous mes pores et me disant que le temps trancherait entre ce qui doit être gardé et peut être oublié, parfois juste pour le réapprendre sous d’autres formes.

J’ai aussi surveillé l’heure, car Volodia m’avait prévenue : il fallait qu’il parte à 17h30, 18h maximum. Baisers, rires, douche, mes mains si propres de tant de sale savonnées sous le jet,
le corps et les cheveux, non, pour la nuit conserver encore son odeur, esprit de parfum, lui qui n’en porte pas quand nous nous voyons parce qu’il sait que je le préfère sans artifices.
À 17h59, donc, Volodia passe ma porte harnaché pour la route, gants-casque-manteau qui crisse, dévale l’escalier alors que machinalement je regarde mon téléphone et lis : 17h00.
Bug.
17h00 ? Impossible, il est 18h00, je viens de le voir sur mon réveil.
« 17h00 », me rétorque mon téléphone, obstiné.
Téléphone-réveil-téléphone. Soudain, je comprends : mon réveil, mécanique, ne s’est pas ajusté au changement d’heure. Mon téléphone, si.
Je me rue sur la porte, crie dans la cage d’escalier :
– Volodia ? Il est 17h00 ! C’est l’heure d’hiver, on a du temps ! Vous remontez ?
Il a dit oui.
Quelle magnifique excuse, n’est-ce pas, pour réécouter notre morceau, celui que plus jamais, ni lui ni moi, ne pourrons réentendre sans aussitôt penser l’un à l’autre ?


Photo de Robert Doisneau.