Elle et moi nous sommes retrouvées au café de la dernière fois, celui si calme en journée. La dernière fois nous avions plaisanté avec le serveur qui reluquait nos pieds chaussés de fines sandales.
– Un fétichiste ! avions-nous rigolé en agitant nos ongles vernis.
Il s’en était fallu de peu qu’il nous les embrasse avec les cafés.
Cette fois-là le serveur fétichiste manquait à l’appel, mais il faisait beau. L’occasion parfaite pour profiter de l’été indien en triant une centaine de photos. Godes-Bites-Fouets, telle aurait pu être la version sous-titrée.
À notre arrivée la terrasse était peu remplie, mais aucune table ne nous semblait un bon choix : à droite un couple qui commençait à se disputer,
à gauche un groupe bruyant et une grand-mère aux oreilles chastes (mais peut-être pas),
au milieu un homme avec un sourire qu’il croyait engageant, le genre de curieux aux yeux et aux oreilles qui traînent, on n’avait pas fini de se le coltiner avec nos photos de Dominas.
La petite table du coin, là-bas, elle semblait idéale sauf que trop près, peut-être, d’un couple avec trois enfants en bas âge. J’hésitais alors qu’une crise de larmes éclata au-dessus d’une grenadine renversée.
16h40, heure de travailler. À peine avons-nous survolé une première volée de photos qu’un autre couple avec enfants s’est adjoint au premier,
puis un deuxième,
puis un troisième,
puis d’autres surgis en choeur des rues voisines. Mais par quel mystère… ? Ah mais oui, bien sûr, la sortie des classes ! En deux temps trois mouvements ça grouillait de trottinettes, de cartes à jouer, de cordes à sauter, de rires, de prénoms et d’ordres hurlés :
– Ulysse laisse Louise tranquille !
– Gustave mouche ton nez !
– Arrête, Jeanne, tu m’agaces !
– Marcel vient boire ton chocolat !
On avait l’air malignes, avec nos ordis remplis de photos NSFW* sauf que nous, c’était notre travail.
– Hum, y a du monde, ai-je commenté dans une grimace.
– Hum, y a du bruit, a-t-elle ajouté en se raclant la gorge.
J’ai regardé les couples de jeunes et moins jeunes parents du quartier puis son écran sur lequel, splendide dans sa demi-nudité, elle écartait les jambes sur un glorieux gode-ceinture, de quoi croire aux voies pénétrables du Seigneur, je vous assure.
J’ai regardé Ulysse, Louise, Gustave, Jeanne, Marcel, tous ces enfants et leurs copaines aux prénoms désuets revenus à la mode puis mon écran sur lequel, hautaine, je laissais couler un long jet de salive dans la bouche d’un soumis.
J’ai pensé que c’était ça, sur une table de café et non de dissection, au hasard Balthazar, la rencontre fortuite d’une ombrelle d’été finissant et d’une machine à en découdre, fucking-machine est son nom.
J’ai pensé au choc des mondes qui cohabitent sans d’habitude se rencontrer,
à ces foyers recomposés-décomposés et aux gentils papas qui chez nous se font fouetter,
à ces univers à la fois distincts mais identiques au fond, donjon-famille-salle de classes et plus tard, entreprise, le plus petit dénominateur commun ? La domination, évidemment.
J’ai pensé à tout ça, oui, ainsi qu’aux fines et parfois infranchissables frontières qui délimitent les champs de nos vies.
Moi, dans une autre, de vie, j’aurais pu avoir des enfants et hurler sur de la grenadine renversée sauf que dans celle-là je domine des adultes, et les moutons sont bien gardés.
Choisir, ce n’est pas toujours renoncer.
*NSFW : Not Safe Fot Work, c’est-à-dire qu’on ne peut pas ouvrir au travail.
Photo de Brassaï.