Anatomie du lien

Il est dans ma cuisine, en cravate et costume marine. Il me tend un paquet à trois épaisseurs,
en dessous, un livre choisi avec soin, le cadeau qu’il ne manque jamais de m’offrir,
au milieu, l’enveloppe adressée à « Madame » avec mon offrande à l’intérieur et la clé de sa cage de chasteté scotchée sur le rabat,
en haut, le journal intime qu’il tient à ma demande et qu’à la façon d’un rituel, il me lit en intégralité à chaque début de séance.

Je le regarde avec tendresse, cet homme aux cheveux gris, aux grands yeux expressifs et au ventre qui, d’année en année, s’arrondit sous sa chemise. Cinq ans, peut-être six, que nous avons commencé ce qui est devenu une relation. Épisodique, car limitée aux séances qu’il paye toujours rubis sur l’ongle, toutes les quatre à six semaines. Discrète, car il ne m’écrit jamais entre nos rendez-vous sauf une fois où, lors d’une de mes absences prolongées, il a osé m’envoyer « Vous me manquez ». C’était si inhabituel que j’ai failli ne pas le croire alors qu’au contraire, je devais le croire puisque c’était si inhabituel.
Cinq ans qu’il me prête une vie hors du commun, passionnante et trépidante – ce qu’elle peut être, en effet, comme tout l’inverse.
Cinq ans que nous mettons en scène ses fantasmes et ses hontes, univers si stable qu’il s’est inquiété, presque contrit : l’absence de surprise ne m’ennuyait-elle pas ? Et lui, dévoué jusqu’à ses plus intimes fibres, me divertissait-il toujours ?
Cinq ans qu’il me voit un après-midi de semaine pour 1h30, dans une multitude de tenues, qu’il est heureux de me voir et de m’exprimer avec pudeur toute l’admiration et le désir qu’il me voue.
Cinq ans et quelques rares fois où, domptant sa réserve, il m’a enjoint de compter sur lui en tant que personne, et non en tant que client ou soumis, si jamais j’en avais besoin.
Cinq ans, je crois, qu’il m’aime.

Aujourd’hui, le regarder avec son paquet à trois épaisseurs et son bonheur manifeste à être là m’a mise au bord des larmes.
Pas pleurer. Pas montrer. Pas parler.
J’ai ravalé mes sanglots dans une gorgée d’eau. Il fallait bien les faire descendre et que moi, je me pose ou plutôt me campe sur mes bases. Talons aiguille, dix centimètres.
J’ai respiré lentement. J’avais mal au coeur, au figuré comme au propre, si mal que j’ai cru lui vomir dessus. Un nouveau kink ? Non, juste un défaut de maîtrise.
J’ai incliné la tête et pensé « Cinq ans, putain, une vraie relation », vraie, oui, pour la sincérité de ce qui s’échange – dans mon donjon, n’est-on pas libre d’être entièrement libre ? -,
étrange aussi, car de mon client j’ignore tout : nom, prénom, âge, adresse, situation familiale, travail, salaire, hobbies… Ce qui dans le monde extérieur définit les individus – parfois, hélas, jusqu’à les résumer -, n’a pas cours chez moi. Ma monnaie en vigueur, c’est la monnaie de l’ombre, les désirs qu’on tait, les fantasmes qu’on chérit, les vicissitudes qu’on cache.
J’ai imaginé le corps de cet homme sous ses vêtements, ce corps vulnérable qu’aujourd’hui je n’avais aucune envie de toucher. Parce que la plus vulnérable des deux, c’était moi.

– Vous allez bien, Madame ?
Je lui ai retourné un petit sourire brave. J’ai dit oui, avec si peu de conviction qu’il en a déduit que non.
Il n’a pas insisté.
Les Maîtresses aussi ont des peines de coeur.

Photo Herman Foersterling.