Alléluia et ta gueule

Notre prise de rendez-vous a été facile, son trajet jusqu’au Réduit de Barbe-Bleue également. C’est ensuite que les choses se corsent :
– Madame, je ne vois pas votre nom sur l’interphone ! Quel numéro, vous avez dit ?
– 54.
– Mais il n’y a pas de numéro 64 ! Ça s’arrête à 57 !
– Parce que ce n’est pas 64 mais 54. Cinq, quatre. Nom associé : Yes Mistress.
– Mais je ne le trouve pas ! Ce nom n’existe pas !
Christian est-il sourd ? Idiot ? Se moquerait-il de moi ? Je pense à ces hommes qui, se prétendant clients, feignent d’attendre les escortes au lieu du rendez-vous pour les faire mariner, « Mais je suis là, tu ne me vois pas ? Vraiment pas ? Tourne-sur toi-même ! Lève les bras ! », ou, cachés de l’autre côté de la rue/derrière leurs rideaux, se moquent d’elles. À ceux qui textent une fausse adresse/un faux code d’immeuble et s’amusent de voir galérer les filles en bas, dans un dress-code minijupe-bas résille.
Puisqu’il faut un début à tout, paraît-il, peut-être est-ce mon tour pour ce genre de mésaventure.

– Madame ? Madame ! Vous êtes là ?
La voix de Christian grimpe de deux tons dans les aigus. Je pense, déjà lasse, que sa contrariété mâtinée d’agressivité est un atroce prélude à sa soumission, et tout ça faute de bien lire un interphone.
Je manque de lui décocher ma réponse habituelle aux doléances des soumis « Cessez de geindre, vous avez fait des choses plus difficiles dans votre vie que de (ramper en imitant le petit chien/fermer mes porte-jarretelles/allumer des bougies/plier votre chemise au carré) ! », mais je pressens qu’à cet instant précis, ce serait un impair. Stressé, pressé, Christian doit en plus avoir peur. Venir chez une Dominatrice qu’on ne connaît pas, ou chez une Dominatrice tout court, est rarement anodin.
– Bien, Christian, nous allons reprendre dès le début.
– Depuis le début, vous voulez dire ?… Pour l’interphone ?
– Oui, oui, dis-je en forçant ma voix à la tranquillité.
Autre réponse qui veut fuser, automatique :
« À votre avis ? Depuis le début de… de quoi ? Nos mails ? Votre trajet en métro ? Retournez donc d’où vous venez, 2e prise, moteur ! »
– Je répète les consignes, exécutez-les en parallèle : appuyez d’abord sur le bouton central, puis sur la flèche de droite jusqu’au…
– 54 !! J’ai trouvé, Madame !
Alléluia.

Un poing entier fiché dans le cul de Christian, je l’insulte ad libitum.
– Grosse salope, chiennasse en rut, sale pute de chantier, bête à foutre ! dis-je en recomposant dans ma tête des formules plus exotiques « hétaïre des ruelles, allumeuse de bordel à matelots, grisette des boudoirs », Anaïs Nin mon amie, ma muse.
Quand je m’arrête, c’est lui qui reprend en canon :
– Oh Madame, oui-oui-oui, je suis une salope ! Une putain de grosse salope !
Je change de registre pour évoquer un examen médical, « 1er sphincter ouvert à bloc et 2e qui se dilate, intromission jusqu’au poignet, angle de 40 degrés sud dans tes entrailles »,
– Une salope, une méga-salope ! ahane-t-il,
Je change à nouveau de registre pour appuyer sur sa vulnérabilité, « Ma main entière dans ton ventre, je t’habite, je t’envahis, je te possède, je te colonise, je pourrais te tuer alors que je fais de toi ma marionnette, une poupée flasque qu’on retourne comme un gant, wrapped around my finger ! »,

Christian renversé, arc-bouté sur ma table, cul-bouche-cerveau écartelés sur ses yeux vagues, en extase, joint les paumes comme pour la messe, « Plus près de toi mon Dieu, le Seigneur est parmi nous »,
– Oh oui, oui, oui !!! Une salooope ! C’est si booon !
Alléluia Jésus-Marie-Joseph, je le ramone à deux poings, sans mollir, tandis que la litanie échappée de sa bouche évoque en vrac sa soumission et la taille de mes phalanges, ma beauté et son anus,
– Oh Madaaaame, je le savais ! Nous allons faire tant de choses ensemble !
et que le diable perché sur mon épaule susurre « Mais quoi donc, Christian ? Aller au parc ou à l’église, t’introduire deux mains plus un pied dans le fondement, un baobab, un lit-gigogne? », et que je me rabats prudemment sur :
– Oui, de grandes et belles choses !
et que sans crier gare, électrisé, hors de lui, Christian hurle :
– OH JE T’AIME MON AMOUR, JE T’AIMEEEEE !

Le piston mécanique de mes bras rate un battement. J’hésite entre la stupéfaction, le rire et la compréhension profonde, se faire fister c’est ça aussi, ouvrir en grand des portes intérieures, libérer l’inaltérable désir d’appartenir,
mais tout de même, cette situation est très bizarre, si bizarre que je ne sais plus où j’en suis ni quoi faire, et pourtant je suis consciente que ces mots ne me sont pas adressés à moi, qu’ils me dépassent en énonçant une vérité qui ne me concerne pas, je n’en suis que l’instrument et le réceptacle, pas la destinataire.
– JE T’AIME, JE VOUS AIME TELLEMENT ! JE VOUS AIME… JE MEURS !
« Pas tout de suite, merci ! », ai-je envie de rétorquer pour me borner à :
– ALLÉLUIA !

Douché, rhabillé, debout dans la cuisine, Christian boit d’une traite un verre d’eau, me regarde à peine et demande :
– Vous assurez du suivi de soumis ?
– Du suivi, c’est-à-dire ?
– Ben, du suivi !
Il répète le mot comme si j’étais trop stupide pour le comprendre. Sa moue déplaisante active mon juke-box intérieur : autre client, autres paroles, même mépris feutré.
– Vous voulez dire du suivi avec une cage de chasteté ?
– Non !
– Du suivi par mails, entre les séances, avec des listes de tâches à effectuer et contrôle ultérieur de ma part ?
– Mais non !
– Soyez plus précis.
– … du suivi régulier, des convocations à venir se jeter à vos pieds.
– Je me verrais mal vous convoquer alors que vous n’êtes pas libre.
– Donc ça signifie qu’avec vous… c’est le soumis qui vous appelle ? Qui décide de quand il vient ?
Le mépris, encore, perceptible, affiché, Madame n’est qu’une pute qu’on sonne selon son bon vouloir, la lopette de ses lopettes. Le décalage avec la séance est si abyssal que j’en reste désorientée.
Une seconde, deux.
Je m’apprête à rétorquer, glaciale, « Bravo, c’est le concept même du travail du sexe (TDS), à savoir une prestation de services, youhou, réinventons la roue ensemble ! », quand une pensée efface toutes les autres :
« Dis donc toi, tu beuglais que tu m’aimais il y a à peine quinze minutes, alors maintenant, TA GUEULE ! »
Sous la colère qui couve je souris polie, lointaine. Lui ouvre la porte. Quand il la franchit, il décoche ce qui se voudrait une estocade :
– À bientôt… peut-être.
Alléluia, délivrez-moi des emmerdeurs.
Ite missa est.

Toile de Francis Bacon.