Il semble concevoir nos séances en termes de distance puisqu’à chaque fois, il est question « d’aller plus loin ». Plus loin que la dernière fois, toujours plus loin, comme si le BDSM était une autoroute avec des bornes kilométriques.
Kilomètre 1, je te mets un doigt,
Kilomètre 2, une petite queue,
Kilomètre 3, une grosse Berta,
etc, etc.
Je perçois aussi, sous cette exigence du « toujours plus », une logique économique à l’oeuvre : puisque chaque séance représente un budget, il faut en avoir pour son argent. Et moi dans tout ça ? Ben moi, je suis la petite main qui tire et pousse, la cheville ouvrière qui alimente le moteur en sortant des outils de sa boîte (Oh, un gode électrique ! Oh, un bâillon-poire ! Oh, un triple salto arrière !), l’humaine somme toute absente de l’équation car sous prétexte de me rencontrer, moi, ce client n’a qu’un rapport avec lui-même : celui de la compétition, du « challenge » comme il aime à le dire.
D’ailleurs à chaque rendez-vous il veut de l’imprévisible, de l’inédit, de la nouveauté qui le poussera dans ses retranchements, comme si la valeur de ce qui peut se produire chez moi, sous mes ordres et ma gouverne, n’avait qu’une mesure : dépasser l’étape à laquelle on s’était arrêté la fois précédente.
Fatiguant ? Oui. Pas très intéressant non plus car mes monnaies à moi, celle de l’échange, de la connexion, de la complicité joueuse n’ont pas cours dans son système. En séance il est là, le cul posé par terre, débranché de son corps, inexpressif et muet. Il gémit à peine, ne parle pas, répond d’un mot quand je lui pose une question avant de replonger dans le rien. Pour me motiver je pourrais penser à l’autoroute du Sud, aux grands espaces prêts à s’ouvrir une fois la route enquillée.
Pas moyen, je ne vois qu’une impasse.
Sans surprise, nos séances ont pris fin quand il a eu l’impression de stagner. Au dernier rendez-vous il s’était ennuyé, moi aussi. Je n’avais sûrement pas sorti assez d’outils de ma boîte, assez de colombes de mon chapeau.
Il me l’a reproché, je lui ai répliqué d’aller se faire foutre… ailleurs.
Kilomètre zéro. Panne sèche. Au-delà de ma limite son ticket n’était plus valide.