Quand il travaille je regarde ses mains. Sans me regarder lui sait que je les regarde, immenses, deux battoirs calleux et presque féminins dans le geste, l’annulaire gauche barré d’un cercle d’or. Les fils jaillissent, à nu,
je me penche et, minuscule à côté de sa masse, nous parlons d’interrupteurs,
je le fais rire et ses yeux bleu sel se plissent, attentifs, amusés, presque candides,
sous cette conversation s’en déroule une autre qui n’a rien à voir avec la politesse ni le voltage de l’appartement,
une conversation de désir réciproque que nous passons sous silence parce que ses engagements, les convenances, la timidité ou mille autres raisons tout aussi valables qu’invalides puisque bientôt je pars et qu’au bout du compte nous allons tous mourir,
(comme je dis, « Tant qu’à vivre, autant être bien vivant ! »)
Lui le nez fourré dans les prises alors que je regarde son cul penché et que je mens si bien avec ma jolie bouche,
sociale-affable-prévenante, on a dit,
« Vous voulez un café ? »,
avec mes affaires étalées partout dans le salon avant d’être enfournées dans mon grand sac de voyage,
trois cordes roulées, rouge-blanche-chanvre, une canne anglaise, un martinet, un bâillon, des cuissardes et une cravache en travers de mes robes, la maison sait s’amuser et recevoir,
lui ignore ce qu’il se passe au juste dans cet appartement mais il imagine et peut-être, d’ailleurs, que sa fiction dépasse ma réalité,
et alors qu’il a coupé le courant et que je quitte les lieux pour le laisser travailler,
« Au revoir, bon courage et merci beaucoup ! », avec sur ma langue le goût lancinant de la fatigue,
ce regard tenu deux longues secondes de trop, sans sourire, comme une confession ou un adieu un peu grave sous le frisottis du désir.
Nous n’avons pas à nous revoir.
Nous ne sommes rien dit mais nous savons tout, sans avoir à le dire.
Photo de Saudek.