Robe bleue électrique, valise bleue avion, j’arrive chez Volodia. Loin de l’entrée de Reine que j’avais imaginée sur fond de grande musique intérieure, sonnez tambours, résonnez trompettes !, je m’empêtre dans mon manteau, mes bottes, mes écharpes et ma valise, la fais tomber, me penche, rate la poignée, éclate de rire, invoque l’embarras de mes différentes couches.
Volodia s’esclaffe. Je n’en comprendrai la raison que le lendemain, quand mon cerveau aura enfin connecté deux fils.
L’esprit de l’escalier au sortir de l’ascenseur, c’est moi.
Volodia referme sa porte. Blonk. C’est le son du cocon plus que du silence, espace-temps intime serti entre deux trajets, deux journées, deux messages et une foule d’obligations, bulle de sécurité avec le monde laissé loin, hors ces murs.
Regarder Volodia. L’étreindre, enfin. Enlacer et être enlacée.
Volodia sent le charbon. Odeur feu, une de mon enfance, quand je restais des heures devant la cheminée, à voir des visages apparaître et se consumer dans les flammes.
Paréidolie, le mot m’était alors inconnu.
Je fourre mon nez dans le cou et mes doigts dans les cheveux de Volodia, blonds mêlés de sel. Il se baisse, mon nez touche ses cheveux. L’odeur charbon y restera jusqu’au prochain shampooing, magie de l’eau qui efface tout, même les souvenirs d’enfance.
N’empêche.
Je le serre, il me serre, je gémis, il m’embrasse. Retrouvailles.
La valise traîne dans nos pieds. Volodia a-t-il plaisanté comme la première fois où j’étais arrivée chez lui en retard et main vides, « Vous vous installez ? » ? Ai-je rétorqué comme la première fois « Oh, vous seriez bien embêté ! » ? Le fait est que cette fois, il y a une valise bleue qui doit décider, ai-je annoncé, de qui enlèverait sa montre. Parce que cette valise, je l’ai remplie d’objets mûrement choisis et emballés dans des foulards. Furoshiki à la diable, moi qui suis incapable de faire un paquet-cadeau symétrique, de friser un ruban sans qu’il ne pendouille ni de coudre un ourlet sans me piquer les doigts. Je suis sans l’ombre d’un doute meilleure en martinets qu’en bricolage – et vu mon activité professionnelle, tant mieux.
Chaque foulard porte un numéro :
1 (et ses baguettes chinoises),
2 (et sa bouteille de champagne),
3 (et ses pinces de bureau),
4 (et mon Womanizer),
5 (et ses bougies rose poudré),
6 (et ses griffes à chatouilles),
7 (et son duo de chandeliers),
8 (et son lot de foulards détournés pour attacher, le « méta-paquet », je l’appelle),
10 (et son tapis d’acupression hérissé de fleurs en plastique, supposé détendre alors qu’il (me) fait juste hurler de douleur).
Le 9 est, quant à lui, une plaisanterie entre Volodia et moi : un improbable bouquet de glands qui n’a rien de sexuel (quoique) mais se rapporte à l’un de ses voyages, une chambre d’hôtel pourvue de rideaux à glands. Il ignorait ce sens-là du mot, je le connaissais et avais mentionné, par retour de mail, les « embrasses » ou cordons à rideaux. Des embrasses autour de glands, de quoi passer une bonne nuit et former un néologisme : la passe-menterie.
Pour que la fête soit complète, j’ai glissé dans la petite poche de ma valise un dé de jeu de rôles. Il s’arrête à 9 et comme le stipule la règle que je viens d’inventer, tirer deux fois le même chiffre implique de déballer 10 et de s’allonger dessus.
À Volodia de se saisir du dé pour savoir à quelle sauce il sera mangé,
ou va savoir, à quelle sauce je serai dégustée.
Ce que j’ignorais ce soir-là, c’était qu’il me faudrait, moi, la magie de l’eau qui efface tout. Pour Volodia je ne sais pas.