Home, hard home

Je suis entrée dans l’agence immobilière, alléchée par une des nombreuses annonces en vitrine : un studio à côté de chez moi, grand et propre, dans lequel je m’imaginerais bien poser ma croix de Saint-André.

– Bonjour Madame, que puis-je pour vous ? s’enquiert un homme en jeans-chemise, l’air fringant, l’oeil complice et le demi-sourire engageant. Plutôt du genre que j’adore maltraiter avec une sadique tendresse, je confesse.
– Le studio, là… Vous pouvez m’en dire plus ?
– Bien sûr, asseyez-vous.
Va-t-il me tirer ma chaise ? Me servir le café ? Me baiser les pieds ? Ou, soyons folle, baisser ses frais d’agence sur ma simple bonne mine ? Non, évidemment.

– Alors ce studio, Madame, il est parfait, vraiment par-fait !
Je hoche la tête. « Parfait », c’est l’argument de tous les vendeurs, y compris de camelote, vrai ? Je défie n’importe quel agent de m’avouer d’entrée de jeu que l’immeuble a besoin d’un ravalement, que la copro est pourrie et le précédent occupant mort dans son salon.
– Mmmmh. Parfait comment ?
– Parfait comme très calme et lumineux avec ses grandes verrières qui donnent sur une cour fleurie, Madame !
– Oh.
J’imagine déjà la tête de mes vis-à-vis devant le mobilier original de leur nouvelle voisine – une croix de Saint-André, une cage XXL, un banc à fessée, des bambous de suspension -, puis les hurlements de mes soumis qui saturent l’air de ce coin de paradis.
– Parfait comme très convivial dans cette petite copropriété où tout le monde se connaît !
– Ah.
J’imagine déjà l’impossibilité de garder le secret sur mon activité et mes contorsions pour éviter de croiser mes voisins. Manquerait plus, en prime, qu’ils soient collants (ou pire, clients).
– Parfait comme très sécurisé avec ses caméras et surtout sa gardienne, Madame !
Là, c’est le pompon.
– Mmmh, ça ne va pas le faire, non.
– Ah bon ?
L’agent s’étonne. Pour se loger, tout le monde recherche une jolie vue, de la tranquillité et de la sécurité… non ? Non.
– Mais alors, Madame, quels sont vos critères ?
– La vue, je m’en fiche. L’étage aussi. Le calme, OK, mais pas trop. Le bruit extérieur, c’est bien.
Les sourcils de l’agent dessinent un accent de plus en plus circonflexe.
– Donc, pour résumer : un immeuble dans un coin animé, une grande copro où personne ne se connaît, si possible un premier étage sur rue et surtout… une bonne isolation phonique !
Mine étonnée de l’agent. Il me fixe, inquisiteur, avant de s’esclaffer :
– Oh oh oh, vous voulez assassiner quelqu’un, Madame ?
– Pas du tout.
Là, je pense à une question stupide du formulaire pour entrer aux USA : « Projetez-vous de tuer le Président ? » Franchement, qui répondrait « oui » ? L’agent me fixe toujours, décontenancé. Il se tait. Je me tais. J’entends tourner les rouages de son cerveau jusqu’au moment où,
bim,
son visage s’éclaire :
– Ah ça y est, j’ai compris !
Je crois pas, non.