La bonne b(l)ague

Il dit avoir 54 ans. Je parie sur dix de plus.
Il a l’assurance de ceux qu’on dit « bien nés », voire la morgue d’une certaine classe sociale. Mais dans mon Boudoir, il joue le jeu, il est soumis.

Fin de séance. Conformément à mon rituel, je lui propose un verre.
– Eau plate ou gazeuse ?
– Gazeuse.
Le temps qu’il se douche, j’ai enlevé mes bas, changé de robe et de chaussures, métamorphose nécessaire vu qu’en séance, je n’ai pas arrêté de lui pisser dessus (donc à travers ma culotte, le long de mes bas et jusque dans mes escarpins, le tout étant à présent bon à nettoyer).
Il me regarde, approbateur. Croit-il que ma nouvelle tenue est destinée à lui plaire ? Dans ce cas, à quoi bon le détromper ?

– Vous savez, Maîtresse, j’ai vu Mademoiselle XX en séance, la semaine dernière.
– Ah, très bien, dis-je, me demandant comment j’aurais pu le savoir (et accessoirement s’il ne consomme pas de la Domina comme d’autres des steaks hachés).
Je ne connais pas Mademoiselle XX, mais j’ai son annonce bien en tête : une jeune femme au visage masqué, des photos soignées, un texte d’accroche très littéraire. Sans doute ce qui, au-delà de son allure BCBG, l’a attiré.
– La séance était bien, très bien même !
– J’en suis heureuse pour vous, il n’est pas toujours facile de trouver une Maîtresse avec qui le courant passe.
– Oh, avec elle, le courant est passé ! Elle a de la classe, elle est intelligente, elle est jolie, elle est charmante… La petite amie idéale, Mademoiselle XX !
La petite amie idéale ? Vraiment ? Mais quelle pensée bizarre, si ce n’est gênante ! Interloquée, je garde le silence alors qu’il poursuit avec entrain :
– Mais vous, Maîtresse, ah, vous… C’est autre chose !
– Et qu’est-ce donc ?
– Vous, vous êtes… l’épouse idéale !
L’épouse idéale ? Moi ? J’ai failli en cracher mon eau gazeuse. S’il savait… Les Dominatrices sont décidément d’immenses surfaces à projection. Mais au-delà de l’hilarité demeure un sentiment que je me formule mal, qui tient à la fois de l’humiliation et de l’irritation féministe. Me sentir considérée à la façon d’un accessoire – l’épouse-trophée -, sans doute.