L’armada des vibros

Je regarde par la porte de la grande salle une femme se faire encorder. Assis à côté de moi dans l’air tiède du soir, Erwann, un jeune homme très geek et un peu gauche, les cheveux longs et la frange tombante, sans apprêts, un embonpoint de bébé et une gentillesse confondante.
Erwann me parle avec animation des cordes, de BDSM et d’un forum occulte :
– Vous vous rendez compte… Certains ont le fantasme de se faire immobiliser dans du ciment ! Moi aussi je suis fan des entraves mais quand même…
Je rétorque, hilare, que c’est un fantasme à réussir d’emblée car on ne peut le vivre qu’une unique fois. Et que la mafia en a fait sa spécialité, avec l’option baignade lestée.
– J’y pense… poursuit Erwann. Vous connaissez ce jeu vidéo dont le but est de s’échapper ? Mon personnage est une femme de chambre avec un joli tablier rose. Je suis enfermée dans un cagibi, bâillonnée, aveuglée, entravée, il fait noir, les voisins sont partis, il n’y a personne pour m’aider. Mais attention : si j’arrive à me libérer, j’aurai accès à des godemichés pour me faire jouir !!
Ce jeu me semble désopilant, mais moins désopilant que le cerveau qui l’a conçu. Quel câblage interne pour arriver à ça ?
– Hier j’ai pulvérisé mon score…
Et Erwann de s’interrompre et de tourner brutalement la tête.
Un homme vient de s’installer à côté de lui. Il nous salue – enfin, surtout moi -, et tente de se mêler à nos bavardages. Comme Erwann il a moins de trente ans, il est grand, yeux noirs cheveux noirs,
un autre de mes tropismes, « le beau jeune homme brun »,
mais la comparaison s’arrête là.
Le nouveau venu est bien plus assuré, moins gamin, plus « viril » qu’Erwann. Il ne porte pas de T-shirt à inscription psychédélique mais un débardeur immaculé qui met en valeur sa peau mate et ses muscles. Tout musclé qu’il soit, il y a cependant en lui quelque chose qui se plie.
Je l’attire, c’est évident. Il essaie de capter mon attention sans y parvenir tout à fait, car Erwann est toujours dans le champ, et bien décidé à ne pas laisser sa place. Lassé de la méthode indirecte, l’homme au débardeur s’enquiert :
– Chercheriez-vous des soumis, par hasard ?
– Par hasard, non, pas vraiment. Mais parfois, pourquoi pas, dans le but de m’amuser, d’expérimenter de nouveaux joujoux ou de parfaire certaines techniques. Ou juste, soyons fous, pour passer du bon temps.
Je termine avec une pointe de provocation :
– Je cherche surtout un homme de ménage. Cuisiner est un plus.
– Moi, je cuisine bien ! rétorque l’homme.
– Moi aussi, à condition d’avoir la recette, renchérit Erwann.
– Peuh… La recette ? Moi, je n’en ai pas besoin. Mon père était chef, il m’a appris à cuisiner merveilleusement bien, à l’instinct !
Et ainsi de suite. Entre gêne et fou rire, j’ai regardé ces deux hommes se disputer mes faveurs. Ping. Pong. Ping. Deux hommes en pleine possession de leurs moyens qui jouent à qui sera le plus fort, le plus malin, le plus drôle.
Alors que la dispute se poursuivait, je songeais qu’être Domina présente bien des avantages. À l’heure où nombre de femmes se plaignent de n’être pas ou plus assez courtisées, j’aurais plutôt le souci inverse.
Je me demandais, aussi, ce que ça fait d’être un domestique en débardeur immaculé entravé dans un cagibi, un pied et une main dans le ciment, entouré d’une armada de vibros allumés.
Il y a un jeu vidéo à inventer.

 

Photo de Ken-Ichi Murata.