Le bon dos de la sincérité

Il me contacte pour une pratique que j’apprécie dans des termes que j’apprécie moins, car assortis de la bonne façon de faire : la sienne. Vu l’importance qu’il accorde à son excitation si ce n’est à son orgasme, à la sensualité, à ses tétons et à ma lingerie, je passe mon tour. Une escorte qui aime les jeux BDSM ou une collègue plus motivée répondront parfaitement à sa demande. Lui, il n’a pas besoin de moi.
« Si, si, c’est vous que j’ai choisie ! »
Je manque de lui répondre que dans le grand catalogue de la vie par correspondance, j’ai moi aussi commandé beaucoup de jouets que je n’ai jamais reçus.

Quelques semaines passent. Il me recontacte. Il est toujours motivé, il m’obéira au doigt et à l’oeil, je suis maîtresse de la séance et reine en mon royaume (encore heureux, non ?).
La période est calme et il semble en effet avoir intégré mes règles. Par acquit de conscience je les lui rappelle.
Il souscrit à toutes.
J’accepte de le recevoir.

Le premier rendez-vous est excellent. Rarement j’ai vu quelqu’un partir aussi vite et aussi profond dans le subspace. Il est ravi, moi aussi, et son retour par mail dithyrambique. La preuve ? Il a compris que l’éjaculation n’est ni nécessaire au plaisir, ni à la clôture d’une séance.
Alléluia ! L’espace d’un instant, je suis fière. Je n’aurais sans doute pas dû.

Le deuxième rendez-vous est également très bon. Il m’écrit néanmoins avoir préféré le premier, ce que je peux concevoir : les premières fois ont la saveur très particulière de la découverte, conjuguée au stress et à l’effet de surprise. Maintenant qu’on se connaît, il sait bien que je ne vais pas le tuer.
J’ai tout de même l’impression mitigée qu’il me la joue boîte de chocolats : le fourrage ganache, j’aime moins que la vanille, la vanille, moins que le citron, etc etc., tout ça dans le but de repartir avec son ballotin garni. Ne chercherait-il pas, malgré mes mises en garde, à m’imposer sa volonté ?

Pour notre troisième séance, en manque d’inspiration, j’ai une idée exécrable : l’inviter à me suggérer deux-trois pistes de jeu – sans bien sûr me sentir tenue de les suivre. Le jour J j’en prends, j’en laisse, je fais à ma sauce, je m’amuse d’autant plus que mon client atteint le subspace à une vitesse supersonique.
C’est à son habituel retour par mail que je change de couleur. Voilà que monsieur me liste ce qui lui a manqué et qu’il aimerait que je lui fasse à l’avenir, plus de ci et moins de ça saupoudré de bidules-machins-choses et de sensssualité, par ici les bons et les mauvais points, non mais je rêve, on se croirait à l’école !
Ferme mais encore diplomatique, je conclus ma réponse par « Votre mail me déçoit, je pensais avoir été claire. »
Qu’il s’excuse platement me paraît alors la seule option viable. Mais non, voilà qu’il en appelle au malentendu entre nous, à sa franchise, à sa sincérité, me garantit que je suis libre, entièrement, totalement, sans conditions !
Insupportable. Dont acte :
« Votre formulation n’est pas maladroite, elle est au contraire limpide. Prétexter la maladresse ou un souci de sincérité à mon égard, brandissant ainsi des valeurs qui me sont chères, est malvenu.
Affirmer que je me trompe sur l’interprétation de votre mail n’est ni plus ni moins une insulte à mon expérience en tant que dominatrice professionnelle et, à titre personnel, à mon intelligence, ma sensibilité et ma capacité de décodage des situations.
De simples excuses auraient suffi. »
Cette fois, il a compris (je crois).