11h40.
Je marche vers notre rendez-vous. J’ai de la musique dans les oreilles, des bottes trop hautes pour la distance que j’ai à parcourir et une tenue « facile à laver », ainsi qu’elle me l’a recommandé.
J’ai pris mon plus grand sac à main, une besace en cuir dans laquelle j’ai fourré, pêle-mêle, mon portefeuille, mon téléphone, ma trousse à maquillage, un, non, deux livres, une robe de rechange, un strap-on, un petit gode et un plus gros.
– Te prends pas la tête avec le matériel, qu’elle m’a dit.
Dont acte, je n’ai presque rien apporté. Rien, je veux dire, pour ce genre de rendez-vous.
Come as you are, indeed.
Alors je viens, fatiguée de ma courte nuit, maquillée comme pour retrouver une amie, vêtue d’une robe noire trop chaude pour la saison. Je n’ai pas eu le temps d’en chercher une autre, et j’ai surtout compris que c’était inutile.
« Come as you are », she said.
11h45.
Les gens s’installent aux terrasses pour déjeuner et moi, je vais peut-être me faire chier dessus. Ce serait un bel aphorisme à écrire quelque part,
« Midi suspens, ingestion ou expulsion ? »,
mais personne ne comprendrait, je crois. Il y a des blagues qui ne font rire que moi, ou que celles qui exercent la même activité que moi.
11h50.
Soleil puis nuages et grand vent, peut-être va-t-il pleuvoir, finalement,
je pense aux ondées d’été, aux giboulées, aux averses, aux tempêtes, aux moussons, aux voyages,
où étais-je, que faisais-je, que disais-je, qui aimais-je il y a un an,
pensées circulaires qui, pas après pas, me rapprochent de son appartement.
Je n’ai jamais travaillé avec elle. Je l’apprécie sans la connaître vraiment, nous nous croisons depuis plusieurs années à diverses occasions. Et aujourd’hui, c’est une occasion spéciale.
Je pense qu’à cette occasion, c’est elle qui m’intéresse et non lui. Lui, il n’est qu’une variable interchangeable de notre équation à quasi trois inconnu-e-s, celui qui paye son dû et repart jusqu’à la prochaine fois.
11h55.
J’entre dans sa résidence. Je vérifie le code, l’étage.
Je monte à pied. Mes mollets tirent.
Je transpire, un peu. J’apporte avec moi une bouffée d’exotisme, l’odeur de l’extérieur. Deux heures déjà qu’elle est avec (s’acharne sur ?) lui, ça doit sentir la sueur, le lubrifiant, la merde, la pisse, le sperme, l’odeur des corps marinés dans le jus des fantasmes devenus réalité.
12h00.
Une grande respiration.
Long couloir anonyme. Appartement 72. Je frappe. Très fort, comme elle me l’a demandé.
Elle m’ouvre en se cachant derrière la porte, et pour cause : elle porte un body rouge en vinyle et des cuissardes assorties. Avec ma robe en tissu, j’ai l’air d’une provinciale égarée dans un bordel.
Elle verrouille derrière moi, me fait signe de la suivre, ouvre une autre porte, la referme derrière nous.
12h05.
La chaleur est montée de deux crans. L’odeur, aussi.
Me voilà dans une pièce tendue de rideaux en velours et encombrée de matériel. Une table médicale, une croix de Saint-André, un banc à fessée, un pilori et, au centre, un lit de bondage relié au plafond par des chaînes.
Dessus, à plat ventre, une forme ou plutôt un homme dont je distingue le crâne à demi-chauve. À quoi ressemble-t-il ? Aucune idée. Ses yeux sont couverts d’un bandeau, le bas de son visage enfoncé dans un coussin. Au lieu de me saluer, il geint – à cause du bâillon-boule, comprendrai-je plus tard.
– Tu as de la visite, Sissy, petite salope ! trille-t-elle.
Je reprends en choeur :
– Oui, de la visite, Sissy !
12h10.
J’approche. La forme est attachée en décubitus ventral, bras écartés, jambes ouvertes et pliées. Elle porte des mules à hauts talons, des bas résille, un corset à demi-délacé sur un soutien-gorge, une jupe relevée sur sa croupe.
J’approche encore. Un truc dépasse de son cul. Un énorme gode orange.
Je pense aux cônes de chantier, au double sens du mot « grue », au marteau-pilon, aux travaux de démolition. J’ai envie de rire, follement, mais à la place je dis :
– Sissy s’entraîne pour le shit-show ?
La forme geint faiblement.
12h15.
J’imprime au cône de chantier des va-et-vient de plus en plus énergiques. Le lit bouge sur ses chaînes, des mots volent, « sissy, salope, porno, cul, chienne, sodomie, gode, exhib »,
j’approuve à tout alors qu’une autre partie de moi, celle qui froidement dissèque la scène, conclut :
– Bienvenue dans mon monde !
Et dans 45, non, 40 minutes je rejoins un autre monde, celle des terrasses où des gens achèvent leur déjeuner avec un café gourmand.
Grand écart.