Le rendez-vous est difficile à caler. Sa première réponse, parcellaire et sans soin, m’agace. Comme je n’ai aucune patience ce jour-là, je le recadre sèchement :
« Faites un effort d’écriture, vous êtes à peine compréhensible. Si je ne peux pas vous lire, je ne peux pas vous recevoir. »
Je suppose qu’il ne répondra jamais, nombre de « soumis » abandonnent pour bien moins que ça. « Partisans du moindre effort », comme on disait, non sans mépris, dans ma famille.
Lui, non. Il est d’accord. Il essaie.
À ses réponses maladroites je comprends alors que l’écrit ne lui est pas familier. Aucune paresse de sa part, à la différence d’autres clients qui, remis sur les rails, retrouvent souvent le plein usage des mots (ce qui, mais c’est encore un autre sujet, m’interroge sur la façon dont ils me considèrent… un logiciel bilingue nawak-français, un dépotoir à phrases tronquées, une poubelle à abréviations ?).
Finalement, nous y arrivons, pas encore à notre séance mais à l’acompte dont il doit s’acquitter pour la réserver. Il m’envoie la photo du chèque cadeau acheté chez un buraliste de son quartier.
Gros plan sur ses doigts et surtout sur le nom du bureau de tabac : LOVE.
LOVE ? Vraiment ? Cet amour incongru tenu entre deux doigts aux ongles sales m’a paru le comble de quelque chose. Quoi exactement ? Je ne sais pas. N’empêche qu’acheter chez LOVE le droit de se faire frapper chez moi, j’ai failli en rire.