Il m’appelle alors que je ne peux pas répondre, un numéro inconnu auquel je texte dix minutes plus tard « Vous pouvez rappeler ». S’il n’est plus seul, en famille ou au travail, ce message laconique a peu de risque d’attirer l’attention. Au pire il pourra prétendre qu’il s’agit d’une erreur, ce qui serait plus difficile si j’avais écrit :
« Vous avez essayé de joindre Yes Mistress pour une séance de domination, voici mes tarifs : … »
Il rappelle aussitôt, une voix jeune qui me hérisse d’emblée en me disant :
– J’ai vu vos photos, et je tiens à vous dire que vous êtes très très charmante !
Je rétorque que des compliments dignes de la drague de rue m’indiffèrent totalement. La voix à l’autre bout hésite, son propriétaire semble désarçonné. Quoi, comment, une femme qui n’apprécie pas la flatterie ?
– Et que proposez-vous, Maîtresse ?
– Vous avez lu mon site ?
– Mmmh… Non.
– Alors ce que je vous propose, c’est de le lire, car je ne liste plus mes pratiques par téléphone.
J’ai en effet arrêté suite à de nombreux abus, des fantasmeurs qui s’excitaient à m’écouter, sans compter l’impression désagréable de dérouler le menu d’un restaurant. Lire mon site avant de me contacter fait à présent partie des conditions listées en premier sur mon annonce, avec une autre qui est que je ne reçois jamais le jour même.
Et bien sûr, ça n’a pas manqué :
– Mais on peut se voir aujourd’hui, quand même ?
– Décidément, vous tenez au grand chelem !
– Je ne comprends pas Maîtresse, euh… ?
Le « euh » attire mon attention.
– Savez-vous au moins à qui vous parlez ?
– Bien sûr !
– Alors, à qui ?
– Euh… à Maîtresse, une dominatrice.
– D’accord, mais Maîtresse qui ?
– Maîtresse euh… euh… Maîtresse… je ne sais pas, voilà.
– Résumons-nous : vous ne savez pas à qui vous parlez mais vous voulez venir tout à l’heure, et je suis « très très charmante » alors que vous n’avez pas aucune de putain d’idée de qui je suis ??!
– Euh…
– Au revoir.
J’ai raté le « Ta gueule ! ». Ma politesse me perdra.
Dessin d’Alphonse Inoué.