Mon truc en plumes

Fin de soirée. Abigail et moi, gaies de quelques coupes de champagne, n’avons ni envie de rentrer, ni d’être sages.
–  Et si on allait au munch BDSM ? C’est ce soir !
Sitôt dit, sitôt fait. Nos mains levées, « Hep, taxi ! », une enfilade de boulevards et de feux rouges, et la voiture nous dépose devant une terrasse couverte.
Paris est à nous, c’est ce que je veux croire, ce soir plus que tous les autres.

Petit tour d’horizon. Il est tard, il pleuviote, il n’y a pas foule. Je m’attarde au comptoir du bar. Abigail préfère s’installer sur la terrasse mal protégée du vent par des bâches en plastique.
Elle fume. Elle n’est pas seule.
À ses pieds, une longue silhouette dont je ne vois qu’un fanal dérisoire, une fine barrette blanche plantée en biais dans une masse de cheveux jais. Sous les cheveux, un dos sur lequel reposent les bottes de mon amie, roussies de la fumée qu’elle souffle droit devant elle, la bouche rude. Je sais qu’elle aime ça, jouer en public. Je sais aussi qu’elle peut être féroce, un bloc de volonté dressée contre l’inertie du monde.

À sa gauche, un visage se découpe sous les lampes crues. Un homme jeune, poupin, avec un grain de beauté à la commissure des lèvres. Impassible ou fasciné, il regarde la silhouette agenouillée à même le bitume.

Au fond, près des bâches, un profil noyé d’obscurité. Je le devine muet et beau. Une voiture passe, allume d’incendie le profil perdu. Beau, oui, c’est une certitude à présent qu’il a été dépiauté de ses couches d’ombre.
Mon coeur bat plus vite. L’excitation de la chasse, ses pointes guerrières dans mon ventre et ses sagaies dans ma nuque. Ne pas donner l’alerte. Je feins de l’ignorer et m’assois sans mot dire face à l’homme au grain de beauté pour le fixer effrontément. Mon sourire en coin est cruel. Mes iris crépitent. J’ai l’air, je m’en doute, d’une cannibale devant un pot de confiture. Mon vis-à-vis feint de ne pas me voir. Je le fixe encore, jusqu’à ce que ses joues s’empourprent.
– Comment t’appelles-tu ?
– Engui.
– Engui ? Drôle de prénom.
– C’est le diminutif d’Enguerrand.
– Bien, Enguerrand…
Ma voix, faussement douce, s’insinue entre ses orbites. Je manque de lui dire ce que je dis parfois en séance, « Je vais te broyer le cou comme un petit chat, puis te noyer dans une bassine ». À la place je dis :
– Alors, Enguerrand, tu aimes les munchs ? Oui ? Tu es venu te faire battre ?
Il me regarde, un peu ahuri.
Abigail explose de rire, ses talons enfoncées dans l’échine docile.

Sorti de l’ombre de la bâche, l’homme au profil de médaille me complimente sur mon écharpe en plumes écarlates. Je l’ôte et lui demande de la mettre, puisqu’elle lui plaît tant.
– Non, c’est pour les femmes ! se défend-il.
J’argue que l’écharpe, cadeau d’une amie chère, lui irait très bien. Qu’il est idiot de se laisser limiter par son genre. Qu’il rate une occasion de choix. Et j’ajoute, je crois, que je pourrais faire de lui ma salope, et qu’il adorerait ce rôle-là.
M’a-t-il seulement entendue ?

Deux minutes plus tard, me voilà assise à ses côtés.
Trois minutes plus tard, il porte mon écharpe comme, au temps jadis, les chevaliers arboraient les couleurs de leur Dame. Sa pâleur rehaussée de cramoisi m’enchante. Je me penche, mutine, pour souffler d’un air entendu :
– C’est ainsi que la soumission commence, tu sais ?
– Je sais… Mais…
– Mais… intervient Enguerrand en attrapant le mot au vol, c’est quoi, votre truc ? Tu, euh, vous avez parlé de munch tout à l’heure… C’est quoi, un munch ?
– Et bien… Un munch, c’est l’événement auquel vous êtes venu.
– Mais nous ne sommes venus à rien ! Nous attendons des amis !
– Comment ça, à rien ?
– Mais non, nous sommes juste là pour boire un verre !
– Tu plaisantes ?
– Pas du tout !
Je me tourne vers mon chevalier noyé dans mon truc en plumes.
– Il plaisante ?
– Noooon.
– Aaaah ah ah, c’est la meilleure ! AH AH AH ! s’esclaffe Abigail.
– Oups, dis-je. Pardon.
– Dis donc, toi la vraie soumise de la soirée ! lance mon amie. Oui, toi, là, par terre, enlève mes bottes ! Vite !
La fille s’exécute aussitôt. Abigail la tient par le menton avant de lui fourrer ses chaussettes dans la bouche.
– Oh oh, dit Enguerrand.
– Mmmmh, dit mon profil de médaille.
Puis, incliné vers mon visage, il me susurre par-dessus les plumes :
– Moi, ça fait des années que je rêve d’être soumis.
Alors je dis, pince sans rire :
– Marché conclu. Tu es libre demain ?
Pour certains, Noël arrive avant l’heure.