Peine perdue

Avril 2018.

J’ai posé ma paume à plat sur l’ovale de son visage, puis balayé sa joue de mon pouce. Lentement, tendrement, sans appuyer, car j’ignorais s’il aimerait ce contact et surtout cette intimité.
Je lui avais écrit que pour moi, poser ma main sur un visage comme si j’étais aveugle mais en regardant droit dans les yeux, c’est plus intime qu’une bite dans une chatte tant nos territoires intimes et leurs contours suivent d’étranges géographies.

Dans ce bar son corps n’a pas eu le petit affaissement que procure la tendresse ou la résolution d’une tension. Il a continué à me regarder, silencieux, comme un lion sur son quant-à-soi, ramassé sur ses muscles sans vraiment s’abandonner à ma caresse.
Aucune méfiance ni recul, juste un homme immobile face à une femme dans un bar chic, avec entre eux la tension du désir et dans ma tête tout ce que j’imaginais quand je pensais à lui,

Lui nu sur mon parquet, attaché si serré que mes cordes font saillir sa chair,
Mes aiguilles transperçant ses tétons alors qu’il est niché au fond de mon ventre,
Mes ongles fouaillant ses cuisses et s’enfonçant sous ses pieds lisses,
Mes baisers de bave, ma langue qui redessine ses lèvres si pleines avant de les mordre,
Ma main, aller-retour-aller, s’écrasant lourde et dure contre sa face prisonnière, le rouge à ses pommettes et les larmes à ses cils, et sa fierté qui l’empêche de dire « Stop ! » et ma main lourde, si lourde, de plus en plus lourde,
et mon rire qui tinte, sadique, petite fille déjantée aux yeux liquides, qui torture pour le plaisir,
rire-glousser-rire-frapper,
encore, encore, jubilation de gosse, mains qui battent l’air avant de frapper encore,

« J’ai tellement envie de te faire mal… », j’ai chuchoté,
pensant que dans notre monde, cet aveu était l’équivalent de « Tu me plais, depuis des semaines je te désire à m’en rendre malade »,
pensant aussi qu’avec cet homme, je n’étais pas si loin de l’amour, ou de ce que moi je désigne par ce mot, qu’il me rendait effervescente malgré les milliers de kilomètres entre nous, ou peut-être à cause de ces milliers de kilomètres,
la tension n’est-elle pas l’intervalle à combler entre soi et l’objet de son désir, cet espace en terreau à fantasmes de tous les possibles, the chase disent les Anglais ?

Dans ce bar ma petite main tendre sur sa joue, mes ongles sans vernis et au majeur ma bague dangereuse, sorte de champignon atomique hérissé de tentacules achetée à Bangkok,
« Je ne le te giflerai pas avec, je te déchirerai la peau, tu en garderais une balafre et je veux tout sauf t’abîmer »,
Il a acquiescé sur une phrase un peu vide
« M’abîmer serait dommage »
ou quelque chose comme ça.

Et j’ai caressé la cicatrice à son front.
Et j’ai souri.
Et j’ai retiré ma main.