Piss no love

Des semaines, des mois peut-être sans lui parler. Puis elle est là, au bout du fil depuis sa province, à un moment où je peux à peine lui parler.
– J’attends un appel. Lorsqu’il arrivera, je devrais te laisser.
Alors, vite, les nouvelles. Son quotidien et mes nouvelles occupations, le plaisir et le risque, les demandes farfelues et certaines autres très, trop sérieuses.

Sa voix chaleureuse, ses rires et cette façon bien à elle de prononcer mon nom en accentuant une syllabe, me ramènent à notre parenthèse d’été. Un week-end à discuter pelotonnées sur mon nouveau tapis rouge, à rire car elle aurait bien rencontré un escort boy. que nous lui en avions en vain cherché.
Puis, au beau milieu d’une phrase, la sonnerie de mon autre téléphone.
Baisers, promesses de se rappeler bientôt,
inspiration,
expiration,
je change de monde

switch mental


je décroche.
Une voix grave et posée, presque formelle :
– Bonjour Maîtresse, JAPLA. Je voudrais vous rencontrer.
– Parfait, que recherchez-vous ?
Le débit se fait soudain pressé, la voix monte dans les aigus  :
– Alors moi, mon truc, c’est l’uro… Le champagne, je veux dire. J’adore quand ma Maîtresse m’asperge de son divin nectar, qu’elle le fait ruisseler sur mon corps, mon visage, mes cheveux,  qu’elle m’oblige à le boire… Enfin, « qu’elle m’oblige », vous l’avez compris, elle n’a pas à me forcer car j’en raffole ! Pour tout vous dire, j’apporterai chez vous, avec votre permission bien entendu, des macarons de chez Ladurée et du thé de Mariage Frères. Vous urinerez, pardon, vous imprégnerez les gâteaux de votre champagne pour que je les déguste. Votre sublissime nectar les rendra encore meilleurs ! Avec le thé, je me préparerai ma boisson favorite. Oh vous savez, Maîtresse, rien que de vous raconter tout ça m’excite à un point… Vite, vite, quand pouvons-nous nous voir ?

Justement, que ça l’excite autant, là, au téléphone, me paraît de mauvaise augure. La majorité des rendez-vous pris dans ces conditions se soldent par des lapins. Ce que veulent ces hommes est rarement de rencontrer pour de vrai, mais plutôt chez eux, au chaud et en sécurité, de narrer par le menu leurs fantasmes pour se branler une fois le téléphone raccroché.

C’est exactement ce qu’il s’est passé.
Monsieur Champagne m’a bloquée une après-midi pour un rendez-vous qu’il n’a jamais honoré. Et ce jour-là j’ai pensé, agacée, avoir interrompu mon amie d’enfance pour écouter un homme qui m’imaginait pisser sur ses macarons.

 

Dessin d’Enki Bilal.