Lui, je l’aime bien. Il fait partie de mes habitués, de mes super-habitués, même, un qui vient une à deux fois par mois recevoir mes subtiles corrections.
Lui, Morris, c’est le client parfait, qui jamais ne quémande de faveurs ni de ristourne sous prétexte qu’il va revenir, jamais ne s’attarde plus que nécessaire, jamais ne pose des questions indiscrètes ni ne tente de déborder du cadre imposé.
Discret, constant, loyal, attentionné puisqu’à chaque rendez-vous, il m’offre un des livres que j’ai le plus envie de lire, noté en haut et en gras dans ma wish-list, un ouvrage emballé par ses soins dans un paquet scotché de travers. Et cela même m’émeut, ce bout de scotch en biais, le ruban artisanal qui a défrisé en chemin, les motifs du papier cadeau mal alignés par ses mains malhabiles de technocrate, plus à l’aise à manier les chiffres que les ciseaux.
Morris m’est fidèle, d’une fidélité telle qu’à un moment, j’avais fini par m’interroger sur la pérennité de mes liens, quand je disais en riant un peu jaune :
« Ma plus longue relation depuis oh, si longtemps, c’est avec un client… Deux ans que ça dure ! »
À notre dernière séance c’est sorti comme ça, tout droit de ma bouche, sans préavis ni prodromes, pour tomber sur l’espace vide du tapis :
– J’ai de la tendresse pour vous.
Il a suspendu son geste, un pied dans son pantalon et l’autre en l’air,
un peu désorienté peut-être,
surpris sans doute.
Il a souri, s’est redressé pour répondre :
– Merci Madame.
Pudique. Le client parfait, j’ai dit.
Pin-up de Gil Elvgren.