Porc-épic (et pique, épique !)

D’abord le choc de ses yeux. Deux étangs pâles dans un visage métis sur une carrure d’armoire à glace. Il est assis une rangée derrière moi, de l’autre côté de la travée contre le hublot, un siège libre à sa droite.
Un regard quelques secondes de trop.
Tout est dit. Il sait. Je sais, et ce ne sont pas ses yeux qui balaient mon visage alors que l’avion fend le ciel qui prétendront le contraire.
Mal installée sur le siège trop dur, je ronronne comme une chatte devant un pot de crème. Cet homme est sublime, si sublime que je pensais l’avoir vu dans des magazines, sosie de cet ancien détenu devenu mannequin, sauf que non, impossible, il n’a aucun tatouage.

Trois heures plus tard je me tourne et me retourne, douloureuse, sur mon siège. Troisième vol sur deux jours de voyage, mon dos crie grâce. Le steward qui lit Gandhi propose de m’offrir un verre de vin dans la partie arrière de l’avion, l’espace social du personnel navigant. Je décline gentiment, le vin ne ferait qu’augmenter la sourdine de la douleur.
C’est alors que l’homme lève la main pour attirer mon attention. Dans sa main, son téléphone qu’il me fait passer par-dessus son voisin endormi. Sur l’écran, un message composé à mon intention :
« Are you OK ? Vous n’avez pas l’air bien… Fatiguée, peut-être ? Je peux vous aider ? »
« Oui, vous pouvez. J’ai mal partout. Un massage », tapé-je en retour.
Et la conversation se poursuit ainsi, par l’intermédiaire du téléphone au-dessus du voisin endormi.

Une heure plus tard le voisin ne dort plus, je suis installée à côté de Noam et je presse ses pectoraux en songeant à un autre corps, le corps d’un homme avec lequel j’ai rendez-vous au terme de mon voyage.
Noam, fier, bombe ses muscles dans ma paume dans un petit sourire entendu. Et moi, concentrée, à milles lieues de la séduction, je me demande ce que ça ferait d’y enfoncer des aiguilles, la douleur générée par leurs pointes qui traversent ces masses dures.
Il est des pensées qui ne se partagent pas.