Il y a trois ans.
Je suis arrivée trempée de pluie froide. J’ai poussé la porte, rayonnante de revenir dans ce lieu avec de hautes bottes et ma corde roulée dans mon sac.
À mon entrée, grand, très grand corps aux proportions parfaites, il a pivoté sur son siège. Ses cheveux ont caressé ses épaules, effleuré ses mâchoires pour retomber à leur juste place,
comme si tous ses mouvements ne pouvaient être que grâce, luxe, calme et volupté,
comme s’il passait sa vie à pivoter sur des tabourets, à sourire pour une couverture de magazine et à dire « Oh, bonsoir ! » à des inconnues.
Son visage m’était familier. Un visage d’acteur. Niels Schneider en très brun. Il a plaisanté et je n’ai rien compris. Au bout de deux blagues j’ai rétorqué qu’on n’allait s’entendre ni au figuré ni au propre mais que pour le sale, ça restait à voir.
Il a eu le bon goût de rire. Il m’a parlé de lui, un peu. J’ai ainsi appris que ce corps si bien assis est également debout, coulé dans un bronze trônant sur la place d’une ville dont j’ai oublié le nom.
J’ai pensé que j’adorerais attacher ce corps-là, enfoncer mes coudes dans ses fesses et mes pieds dans son ventre. Ou juste contempler sans bouger, saisie comme au premier rang d’un théâtre, ses deux mètres de chair-os-muscles-tendons qui déchirent l’espace avec grâce, luxe et volupté.
J’étais de toute façon certaine qu’il était venu avec quelqu’un. Une jeune femme aux yeux de chat et à la beauté de statue, par exemple. Mais non, il était seul.
Enfin, seul, plus tout à fait.
Sur le tatami, il m’a scrutée lèvres entrouvertes, concentré, déjà heureux.
– Je peux m’entraîner aux noeuds sur ta cheville ?
– Bien sûr.
Sa main sur mon pied. Sa chaleur, une vague de désir si dense que je n’ai pu que me dire « Oh my God ! ». Il y a des cadeaux qui ne se refusent pas, sauf à être maso ou aveugle.
Le cours a commencé. Nous n’avons rien écouté. À la place des mots qui flottaient sans nous atteindre ma corde lui a raconté une histoire de désir et de force, de sincère tendresse et de douce violence.
Mes dents sur ses pieds.
Ma paume lente contre sa joue.
Le chanvre qui comprime son sexe raide, traverse sa bouche et ferme ses paupières. Puis l’inverse, ma chair plus petite encore entre ses brins si serrés, avec un coeur si grand sous mes côtes.
Nos peaux en splendide voyage.
Trois heures plus tard le professeur nous a demandé :
– Mais… Vous vous connaissiez avant tous les deux, non ?
Non. Mais désormais on se connaît, oui.
Photo de Hermann Foersterling.
Titre de ce billet : toute ressemblance entre le discours d’un président et une quelconque Présipauté seraient bien évidemment fortuite.