Un moment de grâce

Il écrit précieux, ampoulé, inutilement compliqué. Il litote, il euphémise, il métaphorise dans le vide. Ses mails sont pénibles à lire, ils m’agacent quand ils ne m’exaspèrent pas. Mes questions pour préparer notre séance sont pourtant claires, alors pourquoi s’acharne-t-il à répondre à côté ?
Oui, pourquoi ?
Peut-être s’imagine-t-il qu’à une femme qui manie le verbe, il faut s’adresser ainsi, à longues phrases qui se croient poétiques en n’étant qu’indigestes.
Peut-être pense-t-il que la transparence est vulgaire. Lui, il est raffiné, cultivé, élitiste (classiste, en vérité). Lui ne bande pas avec la plèbe, il a la bandaison noble. D’ailleurs il ne cherche pas de l’anal avec des godes de plus en plus gros, non, mais « des instruments de troublants va-et-vient qui annihilent les mâles égo ». C’est sûr qu’une fois le rectum rempli, cela fait toute la différence.
Peut-être croit-il vraiment bien manier la plume et me plaire, à moins qu’il ne galope après ma validation. Raté, même si son aisance de façade pourrait tout à fait cacher un labrador pataud ou un petit garçon en quête de reconnaissance.
Peut-être a-t-il besoin de parer ses désirs d’un voile qui les rend acceptables à ses propres yeux : s’il vient chez moi, c’est pour « relâcher la pression d’un travail à haute responsabilité », et non pour se faire mettre la gueule en terre.
Peut-être, enfin, aime-t-il se raconter des histoires où il s’encanaille. Je suis Madame, son petit frisson du mois, tarifé qui plus est. Ouh, le vilain !

À ses élucubrations je réponds net, sec, tranchant. Le diriger, le cadrer, ne laisser aucune place à ses débordements ni à la familiarité. Je les vois bien, ses tentatives de nouer le contact et de forcer la complicité.
À cheval sur mon rôle, je les ignore.


Le jour de notre séance arrive. Bardée de cuir, de fines dentelles et psychologiquement froide, je me suis préparée.
Il sonne. Je lui ouvre la porte sur un sourire distant. Il avance chez moi d’un pas martial, en terrain conquis, trop loin et trop vite.
– Où allez-vous ? Reculez.
– Oh, pardon Madame. L’émotion, je m’égare !
Je hoche la tête. Je renifle d’un petit air hautain. Je cultive la froideur. Je lui dis qu’ici, on ne se laisse pas guider par ses émotions, on les maîtrise. Et si on ne les maîtrise pas, on récolte du martinet. Il me demande s’il est autorisé à parler. Non, il n’est pas là pour ça, il s’est suffisamment répandu à l’écrit.
Peut-il poser une question, alors ? Non, sauf si elle concerne sa sécurité.
Il se plie. Il n’a pas le choix.

En séance je suis autoritaire. Exigeante. Je pousse le jeu. Je le menotte, l’attache, le bâillonne, le dilate, l’embroche par tous les orifices, le gifle, le fesse, le fouette, l’insulte, le salis, le dégrade.
À la fin il gît au sol, défait, muet, repeint au lubrifiant. Il baigne dans ma pisse, étouffe dans ma morve. Je lui ai étalé son sperme en travers de la face. Il en a même dans les yeux.
Lèvres entrouvertes, il bave. Ses mains se crispent sur le tapis bâché. Ses cheveux forment une drôle de houppette grise.
On le jurerait sorti d’un lave-linge surpuissant avec éjection automatique. Une défroque d’homme dans une peau trop grande.
Je trille à son oreille :
– Une douche, peut-être ?
Il grogne, glisse avec peine sur le côté, se met à quatre pattes puis finit par se redresser, flageolant. La position debout est le déclic de son retour à l’humanité. Soudain la vie revient dans ses yeux. Il me regarde, agite les mains et s’exclame :
– Ah, Madâââme, cette séance… Un pur moment de grâce !
Je fixe la trace de foutre qui lui lacère le visage. Je souris.
La grâce, c’est comme le reste : juste une question de définition.